06-11-2026 13:12 - Au Sénégal, des migrants expulsés de Mauritanie vivent dans des conditions d'accueil précaires

Au Sénégal, des migrants expulsés de Mauritanie vivent dans des conditions d'accueil précaires

Info Migrants -- Le Mixed Migration Center a récemment recueilli des témoignages dans la ville frontalière de Rosso. Des migrants renvoyés de Mauritanie racontent leurs conditions de vie et dénoncent les opérations d'expulsions musclées menées par les autorités mauritaniennes.

Un responsable du Mixed Migration Centre (MMC) pour l’Afrique de l’Ouest s’est rendu en août dernier dans la ville frontalière de Rosso, au Sénégal, où arrivent des migrants expulsés de Mauritanie.

Cette visite du MMC visait notamment à soutenir le programme 4Mi, une vaste collecte de données sur la migration dans le monde pour mieux comprendre, à travers des témoignages réguliers, les routes migratoires.

Rosso se trouve sur les rives du fleuve Sénégal, qui marque la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie. Durant une semaine, le MMC a rencontré des personnes récemment expulsées ainsi que plusieurs acteurs humanitaires présents dans la zone.

Pendant la visite du MMC, trois convois d’expulsion ont franchi le poste-frontière de Rosso. Le plus important transportait une centaine de migrants.

"Ils nous traitent comme si nous n’étions pas des êtres humains", a confié l'un des nombreux exilés interrogés par le MMC.

Des allégations de profilage racial en Mauritanie

Les témoignages recueillis décrivent des interpellations de la police mauritanienne musclées, sans vérification préalable des titres de séjour ou des documents d’identité. Ainsi des personnes en situation régulière auraient également été arrêtées.

Selon ces récits, les personnes noires originaires d'Afrique subsaharienne, notamment du Burkina Faso, du Mali, de Guinée ou encore de Côte d’Ivoire, sont particulièrement visées lors de ces opérations.

Une ressortissante togolaise explique avoir dépensé près de 500 000 francs CFA, soit environ 760 euros, pour obtenir des documents de séjour, que les autorités mauritaniennes auraient totalement ignorés lors de son expulsion.

D’autres migrants affirment que leurs documents d’identité ont été détruits lors des interpellations, compliquant par la suite l’accès à une protection consulaire ou aux programmes de retour volontaire.

Le MMC n’a pu vérifier de manière indépendante chaque témoignage. La cohérence des descriptions semble toutefois indiquer une tendance de fond dans le traitement des migrants expulsés de Mauritanie vers le Sénégal.

Un repas par jour dans les centres de détention

Ainsi, dans de nombreux cas, les migrants interpellés n'auraient pas eu la possibilité d'expliquer leur situation administrative auprès des autorités et n’ont pas été autorisées à contacter leurs proches.

Un groupe arrivé à Rosso raconte ainsi avoir été détenu dans la ville côtière de Nouadhibou, après que leur bateau, qui faisait route vers les îles Canaries, est tombé en panne.

Les détentions en Mauritanie dureraient le temps qu’un nombre suffisant de migrants, soit près d'une quarantaine, soit réuni pour organiser un transfert vers le Sénégal. Aussi, pendant cette détention, les autorités mauritaniennes ne distribueraient qu’un repas par jour. L'impasse à Rosso

A Rosso, une organisation humanitaire, qui a commencé à intervenir environ trois mois avant la visite du MMC en août, distribue de l’eau et de la nourriture en semaine. Il n’y a toutefois pas toujours de distribution durant le week-end. Un samedi, une centaine de personnes ont ainsi passé toute une journée sans nourriture ni eau.

Beaucoup racontent ne pas avoir de travail et avoir dû abandonner leurs affaires au moment de leur expulsion. Un jeune Malien, arrivé sans effets personnels, explique avoir dormi devant un magasin, en payant 1 000 francs CFA (environ 1,50 €) par nuit au propriétaire.

Si les hommes ont la possibilité de passer la nuit dans un abri ouvert situé près du fleuve et géré par une organisation locale, les femmes disent ne pas disposer d’une telle option.

L’alimentation, l’hébergement et les soins de santé restent ainsi des préoccupations majeures.

À la périphérie de la ville, de jeunes Nigérianes ont raconté au MMC avoir été forcées de se prostituer et d’avoir vécu dans une villa aux conditions d'hygiène précaires.

“Elles ont clairement indiqué que ce n'était pas ce qu'elles voulaient”, explique le coordinateur du MMC. “Elles tentaient de rejoindre le Maroc ou l'Europe, mais elles ont été interpellées et se sont retrouvées à Rosso. Elles n'ont pas de travail.” Des familles séparées

Le MMC fait également état de plusieurs situations dans lesquelles des familles ont été séparées de force.

Une femme raconte avoir transférée à Rosso sans son enfant. Elle a été arrêtée en Mauritanie alors qu’elle sortait pour faire une course, laissant son bébé seul à la maison.

Les équipes de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), mobilisées des deux côtés de la frontière, sont finalement parvenues à réunir la mère et son bébé au Sénégal.

Une autre femme, de nationalité guinéenne et mariée à un ressortissant mauritanien, affirme avoir été empêchée de regagner son domicile après un séjour passé en Guinée. Depuis, elle est à Rosso, dans l'attente que son époux trouve un moyen de la faire revenir en Mauritanie.

Programmes de retour volontaire

Les personnes qui souhaitent rentrer dans leur pays d’origine peuvent s’inscrire au programme de retour volontaire de l’OIM, mais elles doivent présenter une preuve de leur nationalité. Certains migrants parviennent à obtenir une copie numérisée de leur carte d’identité ou d’un acte de naissance auprès de proches restés au pays.

Les autres risquent de ne pas pouvoir accéder au programme et de se retrouver dans une impasse administrative.

Selon l’OIM, dans une réponse à InfoMigrants, "un titre de voyage valide, tel qu’un laissez-passer, est nécessaire pour bénéficier d’un retour volontaire accompagné par l’OIM, mais le fait de ne pas disposer d’un passeport ou d’une pièce d’identité au départ n’empêche pas, en soi, une personne de s’adresser à l’OIM pour bénéficier d’un accompagnement et d’une évaluation".

Une pression croissante à la frontière

Des habitants de Rosso affirment que les pratiques d'expulsions ont évolué vers la fin de l’année 2025, lorsque le Sénégal a exigé des autorités mauritaniennes le renvoi des migrants interceptés vers leurs pays d'origine.

D’après les témoignages du rapport du MMC, les forces mauritaniennes ont alors commencé à emmener de nuit, en pirogue, les ressortissants non sénégalais vers des points de passage clandestins le long du fleuve Sénégal.

D’autres déclarent avoir été abandonnés sur la rive mauritanienne et sommés de trouver un moyen de traverser vers le fleuve Sénégal.

Si là encore, le MMC n’a pas pu vérifier ces témoignages de manière indépendante, ils alimentent néanmoins les inquiétudes des organisations humanitaires quant à la multiplication des itinéraires migratoires toujours plus dangereux.

Les témoignages recueillis à Rosso par le MMC font aussi écho aux informations publiées par InfoMigrants début 2025, lorsque la Mauritanie, devenue un point de départ vers les îles Canaries, avait lancé une vaste campagne d’arrestations et d’expulsions de migrants en situation irrégulière.

Des dizaines de milliers d'arrestations


Les autorités mauritaniennes avaient indiqué avoir intercepté plus de 30 000 migrants en seulement quatre mois, affirmant également avoir démantelé plus de 80 réseaux de passeurs.

Des centaines de personnes, notamment des Sénégalais, des Maliens, des Ivoiriens, des Guinéens et des Gambiens, s’étaient ainsi retrouvées bloquées à Rosso et dans ses environs, où les travailleurs humanitaires faisaient état d’arrivées régulières d’autocars transportant entre 60 et 70 personnes, ainsi que de graves pénuries d’eau, de nourriture, de médicaments et de logements.

Les autorités mauritaniennes avaient qualifié ces opérations de "mesures de routine" dans la lutte contre l’immigration irrégulière, assurant que les expulsions étaient conformes aux conventions internationales.

En 2024, l’Union européenne et la Mauritanie ont conclu un partenariat de 210 millions d’euros pour une meilleure gestion de la migration, la lutte contre le trafic d’êtres humains, l’aide aux réfugiés et les initiatives en faveur de l’emploi.

De son côté, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a confirmé à InfoMigrants avoir observé une intensification des opérations de contrôle en Mauritanie depuis fin 2024, notamment à Nouakchott et Nouadhibou.

Le HCR se dit préoccupé, notamment par le risque d'opérations de refoulement et par l'absence d'accès aux procédures d'asile. L’agence onusienne assure dialoguer avec les autorités mauritaniennes, ce qui aurait déjà permis de libérer certains migrants.

Avec AFP



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