17:30
Le retour des mémoires | Quand la Mauritanie est mise à l’épreuve d’elle-même / Par Oumar DIA
Le retour de Habib Sall à Nouakchott a provoqué, comme prévisible, une avalanche de
réactions. Ferveur militante d’un côté, inquiétudes identitaires de l’autre, accusations de
séparatisme ici, célébrations symboliques là. Chacun a lu cet événement à travers le prisme de
sa propre mémoire. Et c’est précisément là que réside l’enseignement le plus profond de ce
moment.
Car ce retour n’est pas, au fond, un simple épisode politique. Il est un révélateur. Il agit comme
ces tests de résistance que les ingénieurs appliquent aux structures pour mesurer leur solidité
réelle. Non celle que l’on affiche, mais celle que l’on possède.
Ce moment teste moins un
homme ou un mouvement qu’il ne teste la capacité de la République mauritanienne à
absorber la pluralité de ses mémoires sans se fragmenter. Et c’est à cette aune qu’il faut le
lire.
Des fractures que nul discours officiel ne comble
La société mauritanienne porte en elle des lignes de fracture anciennes. Elles ne disparaissent
pas dans les périodes de calme. Elles se déposent, comme un sédiment, jusqu’à ce qu’une
secousse les ramène à la surface. Le retour de Habib Sall est une de ces secousses.
Ce qu’il révèle n’est pas nouveau, mais il le rend visible avec une netteté particulière : une
République qui se veut indivisible mais dont les symboles restent contestés ; un État qui affirme
l’égalité en droit mais dont les mémoires blessées -les déportations, les spoliations, les
violences des années 1989-1991- ressurgissent dès que la garde se baisse ; un discours officiel
de cohésion nationale qui coexiste avec des perceptions communautaires profondément
divergentes sur ce que cette nation doit à chacun de ses enfants.
Pour ceux qui observent la Mauritanie depuis la diaspora, cet espace de distance et de lucidité
que crée l’exil, ces fractures ne sont pas abstraites. Elles ont des noms, des visages, des
familles. Elles habitent les mémoires transmises de génération en génération, dans les foyers de
Dakar, de Paris, de Nouadhibou. Et c’est précisément parce que la diaspora porte ces mémoires
qu’elle suit ce moment avec une attention particulière. Non par nostalgie, mais parce que la
cohésion nationale de la Mauritanie est aussi son affaire.
Le symbole et l’État : une épreuve de solidité institutionnelle
Le drapeau FLAM brandi à Nouakchott a concentré les tensions. Pour certains, il s’agit d’un
symbole historique légitime, porteur d’une mémoire de résistance ; pour d’autres, d’un signe de
défi ou de rupture avec l’unité nationale. Ce désaccord est réel, et il serait vain de le nier.
Mais la question essentielle n’est pas dans le symbole lui-même. Elle est dans la manière dont
l’État y répond. Une République solide tolère les symboles contestataires parce qu’elle sait que
ce sont les institutions qui font tenir un État ensemble. Pas les drapeaux ! Une République
fragile les redoute parce qu’elle n’a pas encore trouvé les ressources pour absorber la pluralité
de ses mémoires.
Confondre un symbole avec une menace, ou une mémoire avec une intention, revient à
fragiliser la République plus sûrement que n’importe quel drapeau brandi dans la rue.
La gestion de ce moment par les institutions mauritaniennes sera donc un indicateur précieux.
Non pas de leur capacité à maintenir l’ordre. Cela, tout État peut le faire. Mais de leur capacité
à distinguer le symbole de la menace, la mémoire de la provocation, le droit à l’existence
politique de l’appel à la division. C’est à ce niveau que se mesure la maturité républicaine.
Le discours de Habib Sall : un changement de registre à prendre au sérieux
Les déclarations publiques de Habib Sall depuis son retour insistent sur la dignité, l’unité, la
justice, et sur l’absence d’hostilité envers quelque composante nationale que ce soit. Ce
discours n’est pas nouveau dans la tradition du mouvement. Les FLAM ont toujours affirmé
porter un projet d’unité nationale, non de séparation. Mais c’est la première fois, pour Habib
Sall, qu’il est prononcé depuis Nouakchott, en présence physique, dans un espace public
reconnu. Et c’est précisément ce changement de registre, du discours en exil au discours en
acte, qui place l’État devant une question inédite.
Ce retour n’est d’ailleurs pas sans précédent dans l’histoire du mouvement. En septembre 2013,
Samba Thiam et Kaaw Touré, figures historiques des FLAM, rentraient à Nouakchott après
vingt-sept ans d’exil aux États-Unis et en Suède. Ils ont depuis fondé les Forces du changement,
parti légalement reconnu, aujourd’hui pleinement intégré au paysage de l’opposition
mauritanienne. Avant eux, dès 2005, une aile réformiste s’était déjà scindée du mouvement
principal pour participer à la transition politique. La Mauritanie a donc déjà traversé cette
épreuve. Elle l’a traversée sans se briser.
On peut naturellement s’interroger sur les conditions et les intentions de ce nouveau retour.
C’est légitime. Mais on ne peut pas, intellectuellement, traiter comme nulle et non avenue une
démarche déclarée simplement parce qu’elle vient d’un acteur issu d’une histoire conflictuelle.
Ce serait confondre la méfiance qui est une posture de prudence avec le refus qui est une
attitude de fermeture.
Les élites politiques, médiatiques et intellectuelles ont ici une responsabilité particulière :
éviter de transformer des mémoires en munitions, et contribuer à un climat où la pluralité
des récits ne devient pas un prétexte à la peur.
La vraie question que pose ce moment à l’État mauritanien est celle-ci : est-il capable d’intégrer
dans le champ politique normal un acteur dont la trajectoire a longtemps été jugée incompatible
avec le récit national par une partie de l’opinion ? La réponse à cette question dira bien plus que
le sort d’un homme ou d’un mouvement. Elle dira ce que la Mauritanie fait de ses propres
précédents et de sa capacité à dépasser la logique de la suspicion permanente.
Ce que ce moment exige du débat public
Les réactions les plus virulentes observées dans certains milieux en Mauritanie comme dans la
diaspora ont mis en évidence une fragilité du débat public que ce retour seul n’a pas créée, mais
qu’il a amplifiée. La difficulté à discuter sereinement des mémoires, la tendance à réactiver les
peurs plutôt qu’à les nommer, l’incapacité à dissocier la présence d’un symbole d’une menace
réelle : ces réflexes montrent que la société mauritanienne n’a pas encore pleinement développé
les outils culturels et institutionnels pour traiter ses propres contradictions.
Cela ne relève pas d’un jugement moral. C’est un constat structurel. Et il concerne tout le
monde, les communautés qui se sentent menacées, celles qui portent des mémoires de
souffrance non reconnue, et les institutions qui ont la responsabilité de créer les conditions d’un
dialogue qui ne soit pas une capitulation de l’une des parties.
La cohésion nationale ne se décrète pas. Elle se construit dans la durée, par la reconnaissance
réciproque des trajectoires, par la création d’espaces de parole où les mémoires peuvent se dire
sans s’annuler. C’est un chantier long, exigeant, souvent inconfortable. Mais il n’y a pas d’autre
voie pour une République qui veut être réellement indivisible. Et pas seulement en droit.
Conclusion
Le retour de Habib Sall n’est pas un événement à juger dans l’urgence : c’est un miroir tendu à
la Mauritanie. Il révèle la solidité réelle de ses institutions, la capacité de son débat public à
dépasser les réflexes de peur, et la manière dont l’État choisit d’intégrer ou non la pluralité de
ses mémoires. Une nation ne se fragilise pas parce que des mémoires reviennent. Elle se
fragilise lorsqu’elle refuse de les regarder. Ce moment oblige la Mauritanie à répondre à une
question simple et décisive : veut-elle être une République qui tolère la diversité de ses récits,
ou une République qui redoute ce qu’elle n’a pas encore su reconnaître ? C’est là, et seulement
là, que se joue l’avenir du vivre-ensemble mauritanien.
---
Oumar DIA, est expert en dynamiques diasporiques, cohésion sociale et communication
responsable. Ancien journaliste, il observe et analyse depuis la diaspora les enjeux de
représentation, de mémoire et de construction républicaine qui traversent la Mauritanie
contemporaine.